Qu'il
me soit permis de revenir un instant sur l'affaire Redeker qui a suscité
bien des réactions le mois dernier. Robert Redeker écrit un article au
vitriol sur l'islam dans Le Figaro et le voilà victime d'une fatwa demandant
sa mort. Ce procédé d'intimidation est odieux et ne peut être accepté.
Il est heureux que de nombreux intellectuels de tous bords aient élevé
la voix contre cette pratique barbare. Il est regrettable, en revanche,
que l'État n'ait pas eu en cette affaire une même fermeté. Le ministre
de tutelle de Redeker, Gilles de Robien, a même laissé entendre qu'il
avait été trop loin, sous-entendu qu'il l'avait bien cherché. Et si le
ministre ne l'a pas dit explicitement, d'autres l'ont fait, signifiant
par là, consciemment ou non, qu'une telle fatwa n'est finalement pas si
illégitime. C'est ainsi que par lâcheté et aveuglement, pas à pas, l'islam
s'impose dans les esprits, en bénéficiant de la complaisance de tous ceux
qui, à l'instar des marxistes d'hier, ne cessent de cracher sur l'Occident,
et pour lesquels un islam idéalisé remplace le communisme comme nouveau
messia- nisme universel des « opprimés ». Mais, nous dirat-on, une telle
fatwa n'est que le fait d'islamistes isolés. Mais alors pourquoi les autorités
musulmanes de France n'ont-elles pas fermement condamné ce geste ? « II
y a des silences qui sont des acquiescements », écrit Chantal Delsol dans
une belle tribune du Figaro (du 5 octobre 2006).
Cette affaire Redeker a le mérite de montrer combien nous avons du mal à nous situer par rapport à l'islam. Faut-il dialoguer avec les musulmans comme le pape Benoît XVI nous y invite ? Faut-il au contraire se défendre contre un islam conquérant qui cherche à imposer en Europe ses propres règles ? Les réponses à ces deux questions peuvent être simultanément positives sans contradiction aucune. Car nos relations avec l'islam doivent être appréhendées à trois niveaux bien distincts. Le premier est celui du dialogue interreligieux initié par l'Eglise et continûment encouragé par les papes successifs depuis Vatican II. Jean-Paul II en avait rappelé les objectifs et les limites dans Dominus Jésus (2000). Ce dialogue ne doit favoriser ni le relativisme ni le syncrétisme, mais permettre de mieux se connaître, pour éviter le conflit issu d'un choc frontal des civilisations: c'est le but recherché des islamistes, il n'a cependant rien d'inéluctable. La difficulté d'un tel dialogue tient à l'hétérogénéité de l'islam et au fait qu'il n'a pas de structure officielle pour le représenter. Les interlo cuteurs des chrétiens sont donc souvent peu représentatifs du monde musulman. Il n'empêche que ce dialogue est essentiel pour faire réfléchir les musulmans sur leur propre religion, pour les engager à rouvrir les portes de V Itjihad (l'interprétation du Coran) closes depuis le XIIIe siècle, seule voie possible vers des réformes de fond, pour ne pas les enfermer dans un ghetto qui ne ferait qu'étendre l'influence des islamistes les plus radicaux. Le second niveau est celui de la politique internationale. Pour des raisons historiques, la France entretient d'étroites relations avec nombre de pays musulmans, particulièrement en Afrique et au Proche-Orient. C'est un atout qu'il faut cultiver pour notre intérêt, mais aussi pour le bon équilibre des relations internationales. Si la France avait une politique extérieure à la fois plus courageuse et cohérente (et donc plus indépendante), cela faciliterait aussi nos relations avec le monde musulman. Pour ne prendre qu'un exemple, l'opposition française à l'ONU à l'absurde seconde guerre du Golfe a largement fait remonter notre crédibilité auprès du monde arabe (crédibilité qu'il eût hélas fallu entretenir avec un peu d'audace). Le troisième niveau est celui de la politique intérieure qui nous ramène à l'affaire Redeker. Car le problème de l'islam en France est d'abord politique, non religieux. Agir ou ne pas agir contre l'expansion de l'islam en France relève de décisions et de moyens politiques. Et sur ce plan, il est donc légitime de pouvoir débattre librement du danger que représente la présence massive de musulmans en France via une immigration fort peu ou mal contrôlée, sans faire des musulmans un bouc émissaire ni remettre en cause le bien-fondé du dialogue interreligieux avec l'islam ni la politique étrangère d'amitié avec certains pays musulmans. Encore faudrait-il commencer par accepter l'évidence de la différence entre nos civilisations chrétienne et musulmane. C'est le relativisme occidental du « matérialisme mercantile » qui cherche à tout uniformiser, qui refuse les différences et qui, ce faisant, alimente le ressentiment des islamistes et précipite le choc des civilisations. On y revient toujours : pour résoudre les problèmes, il faut commencer par être nous-mêmes, rejeter la haine de soi qui nous ôte toute défense immunitaire et nous empêche de considérer l'autre pour ce qu'il est vraiment.
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