Les
intellos tentés par la foi
Ils professent leur catholicisme
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Ce n’est pas une lame de
fond, ni même une déferlante, tout de même un courant qui, aussi informel
soit-il, intrigue. D’autant plus, peut-être, qu’il est involontaire :
sans se concerter, sans même se connaître pour la plupart, chacun de leur
côté, plusieurs intellectuels, ces dernières années, ont effectué un chemin
ou un retour, intime ou tonitruant, véritable conversion ou simple réveil,
vers la foi catholique. Plus significatif encore, au lieu de garder cela
pour eux, ils ont décidé d’ignorer ce que cette évolution aurait pu leur
valoir de railleries, de haussements d’épaules, d’accusations de passéisme
et de ringardise, et de revendiquer publiquement leur identité de catholiques.
Certes, le mouvement n’a pas l’ampleur de celui qui, aux alentours des
débuts du XXe siècle, vit se multiplier les conversions de personnages
aussi considérables que Péguy, Claudel, Huysmans, Massis, Maritain, Cocteau,
Julien Green ou Max Jacob ; mais il est loin d’être insignifiant pour
autant qu’en quelques années, outre l’essayiste Jean-Claude Guillebaud,
des personnages aussi différents que les romanciers Maurice G. Dantec,
François Taillandier, Max Gallo, Denis Tillinac ou le philosophe Bernard
Sichère (dans Catholique, éditions Desclée de Brouwer) témoignent à des
degrés divers d’une réappropriation de la foi catholique, tandis que Régis
Debray, sans sauter le pas, consacrait plusieurs ouvrages à réhabiliter
le “fait religieux”, et que René Girard, revenu à la foi de ses ancêtres
il y a déjà quelques décennies, était élu à l’Académie française au moment
même où son œuvre assumait plus clairement que jamais sa dimension apologétique
(ce qui permettait à Michel Serres de saluer en lui un « docteur de l’Église
», dont l’œuvre « nous fait vivre »), ou encore que le dramaturge Valère
Novarina participait à Notre-Dame de Paris aux conférences de Carême :
il y a, à l’évidence, derrière tout cela, plus qu’une coïncidence.
L’intérêt du témoignage de Jean-Claude Guillebaud, dans Comment je suis
redevenu chrétien, est qu’il n’est pas celui, toujours difficilement transmissible,
de qui a reçu la grâce, comme un coup de foudre, derrière un pilier de
Notre-Dame : c’est en effet un parcours intellectuel qui l’a conduit à
la foi. « Je ne suis pas très sûr d’avoir intimement la foi, écrit-il
pour résumer son itinéraire, mais je crois profondément que le message
évangélique garde une valeur fondatrice pour les hommes de ce temps. Y
compris pour ceux qui ne croient pas en Dieu. Ce qui m’attire vers lui,
ce n’est pas une émotivité vague, c’est la conscience d’une fondamentale
pertinence. » Conscience acquise au cours de ses années de direction littéraire
au Seuil, comme éditeur de gens comme Michel Serres, René Girard ou Jacques
Ellul… D’abord grand reporter, confronté de manière desséchante aux souffrances
de ses contemporains, Guillebaud s’était rendu compte que « l’Europe de
l’après-guerre, celle de la modernité puis de la postmodernité, celle
du rationalisme démocratique dans lequel nous avions vécu, avait expulsé
la thématique du Mal » que sa profession lui avait fait rencontrer de
plein fouet. Décidé à retrou-ver du sens, il découvre au contact des auteurs
qu’il publie (c’est ce qu’il nomme le “premier cercle” de sa conversion)
que notre société doit tout au christianisme : l’autonomie, voire la sacralisation
de la personne ; l’égalité de nature entre tous les hommes ; le concept
d’universalité ; la possibilité même d’agir sur le monde ; ou encore le
souci des victimes. Et que, même si la plupart de ces idées chrétiennes
ont été détournées de leur contenu originel – comme l’autonomie du moi
devenue un individualisme forcené, ou l’espérance, spirituelle, devenue
progressisme, matérialiste –, comme l’écrit René Girard : « C’est ce qui
reste de chrétien en elles qui empêche les sociétés modernes d’exploser.
»
Le deuxième cercle de sa conversion, nous dit Guillebaud, c’est la prise
de conscience du caractère subversif du message chrétien, du fait que
« le texte évangélique avait fendu en deux l’histoire du monde » ; que
les critiques que les anticléricaux opposaient au christianisme « ont
été formulées depuis longtemps de l’intérieur même du christianisme »,
que l’Église est à la fois institution et révolte contre l’ordre du monde,
et que les deux ne se contredisent pas mais se complètent, puisque c’est
l’institution qui permet à la révolte d’être entendue, et agissante (que
l’on songe seulement à saint François d’Assise). Que l’anticléricalisme
à la Onfray, en un temps où l’Église a perdu sa puissance, n’est pas seulement
ridiculement obsolète, il est encore dangereux, dans la mesure où il vise
à nous couper, athées et chrétiens ensemble, de nos racines. Et Guillebaud
de citer le philosophe italien Benedetto Croce (1866-1952) : « Nous ne
pouvons pas ne pas nous dire chrétiens », ce “nous” désignant tous les
héritiers de la modernité, croyants ou athées. Constat qui, dans l’Italie
d’aujourd’hui, inspirera le « retour au christianisme » du philosophe
“derridien” Gianni Vatimo (décrit dans son livre Espérer croire, 1998)
ou de nombreux intellectuels s’inscrivant dans le courant informel des
“teocons” .
Troisième cercle de la conversion selon Guillebaud : la foi comme décision.
Car dans la croyance comme dans la « décroyance », la volonté est essentielle,
au point que l’incroyance est souvent le produit d’une exténuation de
la volonté – et c’est bien d’une « exténuation historique », note Guillebaud,
que souffre l’Europe.
Pourquoi Jean-Claude Guillebaud a-t-il décidé de sortir du bois aujourd’hui,
alors que le parcours qu’il décrit est progressif, et d’ailleurs inachevé
? Par souci de cohérence, nous répond-il : « À la fin de mon livre la
Force de conviction, j’écris que, à mon sens, dans le monde et nos sociétés
d’aujourd’hui, qui seront forcément plurielles, pluriethniques, pluriconfessionnelles,
pluriculturelles, où nous serons de toute façon assignés au dialogue avec
le différent, avec l’étranger, il est bon, il est même urgent que chacun
dise clairement qui il est. On ne peut pas imaginer un dialogue, un commerce,
une reconquête de ce que Norbert Elias appelle la civilisation des mœurs,
si chacun n’accepte pas de dire paisiblement qui il est. Je ne peux avoir
écrit un livre comme ça sans commencer par me prendre au mot. Simplement
une question d’honnêteté. »
Ce besoin de dire paisiblement mais fermement qui on est, on le retrouve
dans les démarches, pourtant très diverses, de tous les auteurs que nous
avons interrogés. Pour François Taillandier (voir notre entretien page
14), dans un monde où tous les autres peuples se définissent par leurs
croyances, il est devenu subitement inadmissible de n’être “rien”. Pour
Max Gallo, qui a raconté en 2002, dans la préface du premier tome de la
trilogie les Chrétiens, les circonstances personnelles qui ont décidé
de son retour à la foi, la présence islamique en France fait partie des
raisons évidentes qui poussent les intellectuels français à s’interroger
sur leur enracinement religieux : « Il m’est apparu que dans une Europe
où apparaissent des fois nouvelles, l’islam pour tout dire, qui sont affichées,
revendicatives, il était bon que ceux qui appartiennent à une foi différente
rappellent cette appartenance. » Tout se passe comme si la présence sur
notre territoire d’un islam de plus en plus militant renvoyait les chrétiens
à leur propre identité et faisait éclater le mythe laïciste d’une foi
qu’il faudrait reléguer à la seule sphère privée : « Les questions religieuses,
qui étaient comme assoupies, continue Gallo, sont redevenues des questions
d’actualité. » Alors que la société française se vautre volontiers dans
les délices du déni de soi, il devenait d’autant plus urgent pour l’auteur
de l’Âme de la France de développer un discours sur la mémoire et l’identité
françaises : « C’est pour cela que j’avais été conduit à écrire ces trois
volumes sur les chrétiens, parce que c’était ma propre interrogation et
mon devoir de romancier et d’historien de faire la lumière sur cette archéologie
nationale. »
Pour Maurice G. Dantec comme pour Max Gallo, la question des racines chrétiennes
de l’Europe est éminemment symbolique : « Si la France, toute républicaine
qu’elle est, plaide Dantec, n’est pas capable de reconnaître qu’elle n’est
pas née en 1789 mais en 496, si elle n’est pas capable de dire à l’Europe
que notre continent a une histoire vieille de quinze siècles, elle menace
l’Europe et elle se suicide elle-même. » Baptisé en 2004 après un itinéraire
plus qu’atypique qui l’a conduit du communisme parental à un papisme rock’n
roll, et a transformé le punk de la Série noire en halluciné prophète
bloyen, Maurice G. Dantec voit dans l’Église « la seule porte ouverte
» pour sortir du nihilisme contemporain. « L’élection de Ratzinger, dit-il,
c’est un signe divin. Il faut remonter au début du XXe siècle pour trouver
un pape qui soit aussi un théologien. Je vois Benoît XVI comme le signe
d’un retour de l’Église comme excusez-moi l’expression – “machine de combat”,
une Église plus pugnace, beaucoup plus ancrée sur ses traditions scolastiques,
patristiques, théologiques. On va revenir inévitablement à de grandes
questions théologiques qui avaient été laissées de côté depuis cinquante
ans. »
Cette volonté de retrouver ses racines, de réaffirmer une identité de
plus en plus niée par l’idéologie dominante, est aussi à l’origine du
souci de Denis Tillinac, jusqu’alors plus connu pour son amour du rugby
et ses romans provinciaux, de réassumer l’héritage du Dieu de nos pères,
dans un livre paru en 2004 chez Bayard et sous-titré ingénument Défense
du catholicisme. Témoignage de fidélité et de gratitude à une Église à
laquelle notre civilisation doit « presque tout ». « S’il laisse tarir
cette source, l’Occident ne sera à brève échéance qu’un somptueux musée
tandis que des laborantins, des animateurs, des trafiquants, des technocrates
ou des idéologues manipuleront le destin à venir de l’humanité. L’hypothèse,
hélas, n’est pas extravagante », déplore le chroniqueur de Valeurs actuelles.
Comme Guillebaud et comme René Girard avant eux, Tillinac voit dans la
crise actuelle du catholicisme un effet pervers de son succès : « D’une
certaine façon, le christianisme a inspiré l’humanisme moderne ; l’avènement
du scepticisme est son triomphe paradoxal. Émanciper l’âme du sacré, l’esprit
des tabous, le cœur des attachements, c’est le propos des Évangiles, indéniablement.
» Vertus chrétiennes devenues folles, disait Chesterton, au contact de
la modernité.
C’est ce même refus du déni de soi qui avait poussé Philippe Muray, dans
un article intitulé « Dieu merci », paru en 2005 dans un recueil collectif
publié par Jacques de Guillebon, Vivre et penser comme des chrétiens (éditions
A Contrario), à égrener toutes les raisons qu’il avait de se réclamer
du « Dieu du catéchisme de (son) enfance », « le vrai » : « Le Dieu de
la théologie et de ma première communion, puis de mes premières lectures,
de Bernanos, Bloy, Mauriac ou Julien Green. Et de quelques autres qui
ne me paraissent pas moins catholiques, Balzac, Molière, Flaubert, Corneille
[…] Le Dieu des processions et des reposoirs. Le Dieu des Fête-Dieu qui
traversaient tout le village dans des pluies de pétales de roses sans
que les athées y trouvent encore judiciairement à redire. Le Dieu de la
liturgie et de l’Histoire. Le Dieu historique de l’Incarnation. Le Dieu
qui s’historicise par son passage sur terre, en un point déterminé du
temps et de l’espace, nouant le spirituel et le charnel, la chute et la
rédemption, la nature et la grâce, la chair et l’âme, la raison et la
foi. […] Le Dieu du vendredi saint, de l’annonce du Royaume, de la rédemption
de l’humanité, du sacrement du baptême, des cheminements de la grâce,
de l’institution de l’Eucharistie, de la mort vaincue. De la Résurrection,
comme une aube immense et définitive. » Voyant dans la modernité un grotesque
« parc d’abstractions » qui réfute la nature « avec une violence inouïe
», Muray (décédé en 2006) trouvait dans le catholicisme la principale
force, la seule sans doute, de résistance. Dans une interview à Valeurs
actuelles, en 2002, il notait : « Quant au pape, il est évidemment une
figure essentielle, la Figure de l’opposition à ce désastre général. Mais
il est infiniment plus qu’une figure. » Et de saluer, trois ans plus tard,
l’élection de Benoît XVI et la rage en laquelle elle avait plongé tous
ceux qui souhaitaient « un pape à roulettes et en culottes courtes. Un
pape citoyen. » Est-ce en effet un hasard – y en a-t-il en ces matières
? – si ces “ralliements” d’intellectuels surviennent au moment où parvient
sur le trône de Pierre un pape qui s’est fixé comme deux buts primordiaux
de son pontificat de réconcilier foi et raison et de rallier autour de
sa bannière tous ceux qui, croyant ou non, veulent retrouver un système
de valeurs autour duquel restaurer le bien commun ?
Cette figure du pape, Jean-Paul II aura notablement contribué à lui rendre
son prestige et son rayonnement. Notamment par son rôle dans l’effondrement,
séculier mais aussi intellectuel, du marxisme : « Le marxisme, Maurice
Clavel l’a dit bien avant moi, aura été une hérésie chrétienne, note Jean-Claude
Guillebaud. Assez brève, d’ailleurs, parce que dans l’histoire des hérésies,
soixante-quinze ans, ce n’est rien… Le marxisme est donc une petite hérésie
chrétienne, une contrefaçon sanguinaire du christianisme, qui a confondu
l’espérance avec la philosophie de l’histoire. Cette hérésie s’effondre
notamment d’ailleurs sous l’effet de la parole de Jean-Paul II, ce qui
est d’ailleurs assez étonnant… » Comme Max Gallo rapproche son retour
à la foi de la perte de ses illusions progressistes, Maurice G. Dantec
lie son intérêt pour le catholicisme à la rupture avec le communisme hérité
de ses parents, et à la prise de conscience que « la plupart des dissidents
soviétiques, entre autres le plus connu à l’époque, Soljenitsyne, étaient
chrétiens ».
Dans l’effondrement général des repères, des idéologies séculières et
progressistes en général et du marxisme en particulier, alors que le monde
paraît n’offrir de plus en plus qu’une perspective consumériste, le matérialisme
leur apparaît comme une impasse qui tend à tout considérer, jusques et
y compris l’homme, comme une marchandise. Dès lors, le spirituel n’est
plus la mômerie longtemps décriée par les rationalistes, mais la seule
façon de sortir, par le haut, de l’impasse, de rendre à l’homme moderne
sa dignité, de lui permettre de retrouver le sens de son existence.
Alors, est-ce la fin du purgatoire de Saint-Germain-des-Prés pour le catholicisme
? Serait-il devenu à la mode chez les intellectuels ? On n’en est pas
là. Disons plutôt qu’en matière spirituelle comme ailleurs, on assiste
à un retour au réel, aurait dit Gustave Thibon : et malgré le succès de
librairie de l’affligeant Onfray et de son athéisme pour les nuls, à l’effritement
des préjugés rationalistes devant cette évidence, que l’on soit croyant
ou non, que nos sociétés ont un besoin urgent d’un supplément d’âme, et
que le catholicisme est naturellement le mieux disposé à le fournir à
une civilisation qu’il a au plus haut point contribué à bâtir.
Nous permettra-t-on, touche de fantaisie dans un article bien sérieux,
de conclure cette enquête chez les intellectuels par un contre-intellectuel
(qui n’est certes pas, pour paraphraser Maistre, le contraire d’un intellectuel,
mais un intellectuel contraire) bien connu de nos lecteurs, Basile de
Koch (par ailleurs auteur d’une Histoire universelle des religions) ?
Dans un récent numéro de Famille chrétienne, il livrait ce témoignage
: « J’avais un peu perdu la trace de Dieu entre 16 et 22 ans. J’y suis
revenu, parce que l’athéisme, c’est pire : une foi en rien qui ne repose
sur rien ! Le christianisme est la seule clé qui ouvre la serrure. La
lumière qui soudain éclaire la pièce où on tâtonnait en butant sur tout…
» Si c’est l’auteur du Manifeste foutiste qui le dit…
Comment je suis redevenu chrétien,
de Jean-Claude Guillebaud, Albin Michel, 188 pages, 14 e..
Laurent Dandrieu
crédit valeurs actuelles n° 3686 paru le 20 Juillet 2007
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