Les rénovateurs de l'Islam


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L'Islam, qui est une des grandes religions du monde, groupant aujourd'hui plus d'un milliard de fidèles, trouve son unité spirituelle dans la foi religieuse mais aussi, depuis un siècle, dans une recherche intellectuelle en éveil permanent, trop souvent méconnue en Occident.

En face du développement du fondamentalisme islamique, qui brouille notre vision, l'erreur serait de penser que le Coran est lu aujourd'hui par tous les musulmans de façon littérale, et que l'enseignement du Prophète, qui date de treize siècles, se présente comme une réalité monolithique plus ou moins obscurantiste, incapable de susciter des forces de renouvellements et de s'adapter au monde moderne.

De nombreux rénovateurs de l'Islam ont conçu le projet de reconstruire la pensée religieuse musulmane en s'appuyant sur le récent développement des sciences humaines, notamment l'histoire, la sociologie, l'anthropologie, et aussi la linguistique. Ils dénoncent les privilèges que s'étaient arrogés les oulémas canonistes traditionnels qui ont sacralisé l'enseignement juridique tiré du Coran.

Cette tendance, qui devient convergente chez plusieurs historiens philosophes et spécialistes de la littérature arabe, mais aussi chez des scientifiques et des juristes internationaux, répond à une attente d'une bonne partie du monde musulman.

Ces novateurs, fidèles croyants eux-mêmes, s'inscrivent délibérément dans la Oumma, (communauté des croyants) « Ils ne cherchent pas à évacuer la dimension religieuse de l'Islam. Ils ont au contraire l'intention d'ouvrir à chaque croyant la possibilité de saisir sa foi avec toute son intelligence et en toute liberté. » écrit le jeune philosophe marocain Rachid Benzine dans « Les nouveaux penseurs de l'Islam » (Ed Albin Michel - 2004)

Pour certains de ces intellectuels musulmans contemporains, il faut sortir de l'utilisation idéologique des textes coraniques, distinguer le fait religieux en lui- même de l'exploitation politique qui en est faite. Pour eux le passé des musulmans ne doit pas être considéré comme une Histoire Sacrée mais, comme une partie importante de l'Histoire de l'Humanité.

Pour autant peut-on parler d'analogie entre les travaux de ces rénovateurs de l'Islam et ceux des théologiens et exégètes catholiques du concile de Vatican II des années I960 ? D'autres parlent de réforme luthérienne, un peu dans le même esprit dans lequel on avait surnommé an XIXe siècle les dissidents Môzabites de Gardaia, les Calvinistes des sables ?

En réalité le cheminement intellectuel de certaines élites musulmanes contemporaines est méritoire car difficile, et même, parfois, périlleux.

Il doit partir d'un constat irréductible comme d'un socle inébranlable : l'Islam est une religion révélée dont la seule expression est le Coran canonique avec ses 114 sourates (chapitres) rédigées pour l'essentiel sous le calife Osman, une quinzaine d'années après la mort du Prophète auquel cet enseignement fut révélé directement par Dieu.

Selon plusieurs versets, il existe un archétype céleste du Coran, écrit en arabe et conservé par Dieu et, depuis le IXe siècle, le Coran a été proclamé inimitable et « incréé ». Il n'est donc pas question ici d'une approche laïque, mettant de côté toute notion de transcendance, qui serait fondée exclusivement sur l'analyse des faits et la confrontation des idées, comme on le ferait en Occident avec une doctrine philosophique. Cette remarque est essentielle pour mieux saisir la suite.

Comment concilier les données de la foi avec les découvertes scientifiques et culturelles qui, par, ailleurs viennent presque toutes de l'Occident ; comment rester musulman tout en entrant de plain-pied dans la modernité, « cette conscience du temps présent » ?

Tel était déjà au XIXe siècle la pensée dominante des pré-réformistes qui ne se résignaient pas au long déclin de l'Islam provoqué par la domination ottomane. Celle-ci restera dans l'histoire comme la plus stérilisante des dominations, particulièrement au « Maghreb central. »

Cette dernière entité géographique - qu'il était impossible de désigner historiquement d'une autre façon - demeurait, en 1830, une des rares régions du monde qui fut encore innominée, tellement elle était restée en marge de toute civilisation, composée d'une société féodale anarchique et esclavagiste, digne du plus Haut Moyen Age : c'est la France qui lui donnera son identité en la nommant Algérie.

Les premières tentatives de renouveau de l'exégèse coranique avaient débuté déjà à l'aurore du siècle précédent avec l'égyptien Mohamed Abduh, grand muphti d'Egypte, ami de la France et des idées démocratiques, qui avait souvent exposé sa conviction selon laquelle la civilisation occidentale et l'Islam devaient s'enrichir mutuellement et que foi et raison scientifique opéraient dans deux domaines différents et n'avaient pas à être opposées.

Idée d'avant-garde qui rejoignait en esprit celle d'un intellectuel occidental contemporain, Louis Pasteur, dont les découvertes scientifiques ne purent jamais remettre en cause la foi chrétienne.
Mohamed Abduh donna, aussi, un exemple de tolérance remarquable, notamment envers les Coptes, ces chrétiens d'Egypte si souvent malmenés par l'Islam. Certains de ses disciples suivront ses traces dans le même esprit libéral, dont Qasim Ali, auteur d'un livre révolutionnaire pour l'époque (1898) «L'Islam et la libération des femmes » Ce défenseur des droits de la femme musulmane demandait que le statut juridique de cette dernière soit modifié, tandis que le syrien Rahman al Kawakibi se disait partisan d'une constitution démocratique en pays d'Islam.

Ces deux réformes, trop novatrices, ne pourront voir le jour devant l'opposition farouche des Oulémas, mais un nouveau courant de pensée était né, qui n'allait plus se tarir, mais devait parcourir un très long cheminement souterrain.

Voici encore le réformateur musulman indou Sayyid Amad Khan ,qui lui aussi est profondément croyant : pour lui, il n' y a pas de doute que le Coran ne soit en accord avec la raison et la science, si on adopte une interprétation métaphorique de certains passages du texte sacré, qui sembleraient, en première lecture, en contradiction avec toute rationalité.

Il faut préciser qu'à cette époque, fin du XIXe siècle, on assiste au triomphe du prestige de la « Science », né du développement accéléré des découvertes scientifiques en Occident, et les théories évolutionnistes de Darwin semblent remettre en cause les origines du monde, réviser, en doute, le mythe de la création de ce dernier, qui est à la base des grandes religions révélées.

L'Islam est, ainsi, interpellé, au même titre que le Christianisme et le Judaïsme . Pionnier d'une exégèse nouvelle du Coran, le philosophe indou l'est aussi de l'ouverture aux autres religions, respectueux envers la Bible qu'il considère comme un texte authentique, exemple bien rare chez les théologiens de l'Islam de cette époque.

Parmi les autres novateurs, il faut citer Rifa al-Tahtawi de l'Université Al-Azhar du Caire, venu se former en France, adepte de la doctrine de la séparation des pouvoirs de Montesquieu dont il avait longuement étudié « L'Esprit des Lois », et qui voulait réformer la Charia sur le modèle du Code Civil français.

Toujours en Egypte, on doit évoquer l'œuvre de l'universitaire Ali Abderraziq, toute orientée vers la réfutation de ceux qui veulent associer religion et politique. Il débusque dans les années 1920 ce qui lui paraît une funeste illusion, celle de voir dans l'Islam une institution infaillible, et préconise l'autonomie de la philosophie et des sciences sociales par rapport au dogme religieux.

Son disciple, Saîd al- Ashmawy dans un livre célèbre « L'Islamisme contre l'Islam » (réédition « La Découverte » - 1991) lancera la formule percutante « Dieu voulait que l'islam fût une religion, mais les hommes ont voulu en faire une politique » Plus tard, l'arrivée au pouvoir en 1952 de Nasser avec sa doctrine du panarabisme belliqueux, allait confirmer cette vision négative, en entraînant une régression de la liberté d'expression et en créant une rupture totale avec la tradition de ce courant courant libéral et francophile qui remontait, un siècle plus loin, au sultan Mehmet Ali.

Rappelons que son lointain successeur, le colonel- dictateur égyptien, dans son hostilité radicale contre la France sera le mentor du courant le plus extrémiste du tiers monde et le soutien le plus actif du FLN. Plus tard il sera amené à ruiner son pays par de fabuleuses dépenses d'armement livré par l'URSS, et ne se remettra jamais de la désastreuse guerre des Six Jours contre Israël en mai 1967.

Le réformisme de ces hommes, dont ne sont cités ici que les principaux, qui s'étend du milieu du XIXe siècle aux années 1930-1940, a représenté une rupture et une étape salutaire dans l'histoire de l'islam contemporain en voulant réagir contre la rigidité de la pensée musulmane, tout en approfondissant le sentiment religieux intérieur.

Leur démarche intellectuelle se situe aux antipodes d'une tentative d'une rationalisation de l'Islam, d'une sécularisation du sacré. Ils veulent au contraire libérer l'Islam de ses déviations politiques, réagir devant la décadence interne des sociétés musulmanes, étouffées par le carcan d'une jurisprudence médiévale, permettre à chaque croyant de vivre sa foi dans une réflexion personnelle (ijtihâd) dans l'indépendance d'un choix dicté par l'intelligence et la volonté.

Mais ce mouvement de réforme critique va paradoxalement donner lieu, bientôt, à une dérive funeste vers le courant des Frères Musulmans, initié par l'instituteur égyptien Hassan-al-Banna, dans les années précédents la guerre, codifié dans la violence par Sayyed Quteb (A l'ombre du Coran) et le pakistanais Mawdudi fondateur dès 1920 de la doctrine du « jihâd » (Le combat sacré dans l'Islam}.

Ce courant vise à rétablir la pureté originelle del'Islam par un retour aux sources d'où devait naître le fondamentalisme d'aujourd'hui....Il se situe à contreped des réformateurs, réclame, au contraire, plus d'Islam dans l'organisation politique des Etats avec à l'interieur une vraie société religieuse dont le droit soit exclusivement fondé sur le Coran et la Sounna.

Ce courant vise à rétablir la pureté originelle de l'Islam par un retour aux sources d'où devait naître le fondamentalisme d'aujourd'hui...11 se situe à contrepied des réformateurs, réclame, au contraire, plus d'Islam dans l'organisation politique des Etats avec à l'intérieur une vraie société religieuse dont le droit soit exclusivement fondé sur le Coran et la Sunna.

Certains réclament même le rétablissement de la fonction d'un calife arabe, commandeur unique des croyants , chef spirituel et temporel, (fonction supprimée en 1924 par le réformateur laïc Kemal Atatùrk, fondateur de la Turquie moderne). Ils préconisent un rejet massif et violent des valeurs occidentales, un retour à un conservatisme figé, aux sources les plus archaïques d'intolérance doctrinale et de rigidité des mœurs.

L'idée de réforme semblerait-elle faire, ainsi, deux pas en arrière après en avoir fait un seul en avant ?...Nullement. Voici venir, à partir des années 1950, l'ère des réformateurs d'aujourd'hui, de ceux qu'on doit plutôt nommer « rénovateurs » tellement leur mouvement est radical, à la mesure des défis auxquels ils sont confrontés.

Les réformateurs anciens avaient surtout à lutter contre les superstitions, l'obscurantisme, la pratique d'un légalisme religieux formel, au détriment de la sincérité d'un approfondissement de la vie intérieure du croyant, qui doit être le véritable but de toute religion.

« Pour les penseurs musulmans d'aujourd'hui il est nécessaire de voir plus loin, car, au cours du dernier siècle, les bouleversements que le monde a connus, les domaines, ont remis en cause les croyances de l'Humanité. Plus rien ne va de soi en matière d'affirmation religieuse ...» (Rachid Benzine o.c.)

Et le philosophe musulman se demande, devant tant de changements et de renouveau, comment comprendre et préserver le message de la foi religieuse, question, qu'au même titre, peuvent et doivent se poser les adeptes des autres religions révélées comme le Judaïsme et du Christianisme.

Le déclin général du sentiment religieux qui se manifeste à travers le monde d'aujourd'hui va-t-il épargner l'Islam ? Une crispation sur l'enseignement traditionnel rigide de la religion musulmane est-elle susceptible d'enrayer ce mouvement de déclin ou bien plutôt de l'accentuer ?

C'est ici qu'entre en scène un des plus importants penseurs musulmans contemporains, Abdul Karim Soroush, né à Téhéran en 1945. Esprit universel, d'un haut niveau scientifique et philosophique, formé dans les Universités britanniques, et en même temps théologien grand connaisseur de l'Islam, l'Iranien va d'abord s'enthousiasmer pour la Révolution Islamique de l'Ayatolla Khomeiny en 1979, dans laquelle il entrevoit l'espoir d'un renouveau religieux.

Titulaire de la chaire du département de la culture islamique à Téhéran, il ne tarde pas à se heurter aux fanatismes des mollahs, qui récusent les sciences sociales et humaines, accusées d'être « impures et occidentales, responsables de corruption de la jeunesse et de sécularisation athéisante... »

Censuré dans ses publications, puis menacé, Soroush est contraint de s'exiler aux USA où il va enseigner à l'Université de Harvard. L'essentiel de son message tient dans cette possibilité qu'il admet de concevoir différentes compréhensions de la religion et de la divinité.

Il développe deux thèmes de réflexion :
1° La cohabitation de la loi islamique (la Charia) est-elle compatible avec le droit positif des sociétés modernes (démocratie, laïcité du pouvoir politique, droits de l'homme, égalité de l'homme et la femme , pluralisme des opinions ) ?
2° Le rapport entre la foi Religieuse ; en général, et la raison critique, qui se discute librement en Occident, peut-il être conçu de la même manière quand il s'agit de la foi islamique. Comment réconcilier l'éternité et la temporalité, le sacré et le profane ?

Pour cela, Soroush ne met nullement en doute la vérité du message du Coran, mais il estime que la compréhension que les hommes ont de la religion est imparfaite, car « si la religion est divine et céleste, la compréhension de la religion est humaine et terrestre".IL devrait-y avoir ainsi une pluralité d'interprétations. On imagine facilement la levée de boucliers chez les ayattolas.

Le désarroi de certains musulmans, face à la modernité, peut aboutir à l'apparition d'un Islam de l'identité. Celui-ci devient moins une religion de vérité aux obligations morales définies qu'une idéologie de refuge : c'est là que peut naître un totalitarisme religieux redoutable.

Car la stagnation de la pensée religieuse, remarque le philosophe iranien, provient de l'impossibilité de tout dialogue entre l'Islam orthodoxe et les nouvelles Sciences Humaines : comment par exemple intégrer les données actuelles de la psychologie du comportement , et spécialement celles de la psychanalyse avec l'absolutisme de la pensée islamique ?

Celle-ci risque de se couper de l'ensemble des évolutions du monde et des apports nouveaux de la pensée humaine, car tous les champs de la connaissance sont dans un état de transformation constante.

S'il est vrai que la science philosophique et mathematique fut très en honneur dans les premiers ages de l'Empire Islamique , avec des celebres qui ont traversé les siecles tels Ceux d'Avicenne (980-1037) et d'Averroes (1126-1198)), le disciple d'Aristote, il faut rappeler que ce dernier fut persécuté par les intégristes de son époque et finalement interdit d'enseigner à Cordoue, comme l'est Karim Soroush aujourd'hui à Téhéran.

Ce dernier veut réconcilier raison et religion révélée, et rapprocher cette dernière avec la. démocratie. Il se montre un ardent défenseur des Droits de l'Homme qui doivent former un préalable à la foi religieuse, car celle-ci ne peut être imposée contre la volonté de l'individu. « Le concept des Droits de l'Homme se discute en dehors de la religion parce qu 'il doit précéder la croyance, afin d'assurer ainsi le libre choix de cette dernière. » (Raison- Liberté et Démocratie en Islam -2000)

Cette proposition est sans doute la plus radicale et la plus novatrice du philosophe iranien qui ajoute que la démocratie doit, en retour, trouver profit à fréquenter la religion, car elle est de plus en plus envahie dans les pays riches par le matérialisme, et la religion peut venir renforcer les principes moraux qui la sous-tendent.

En revanche, dans son expérience de la révolution iranienne, il avait vu combien un esprit religieux dévoyé, instrumentalisé à d'autres fins, peut distiller de violence : « L'essence de la religion ne peut se ramener à des sentiments de haine et d'excommunication. » écrit Karim Soroush, pour qui la quintessence de la religion c'est l'Amour. Nous sommes proches de Saint Augustin.

Nous retrouvons le même esprit rénovateur chez l'universitaire égyptien de renom international Nasr Hamid Abou Zayd, né en 1943, grand spécialiste de la linguistique de l'arabe, de l'anthropologie et de l'herméneutique, cette science d'interprétation qu'il veut appliquer au Coran.

Après avoir enseigné à Philadelphie, puis au Japon à Osaka, il prend la chaire d'enseignement de littérature arabe au Caire. Lors de la parution d'un de ses livres « Critique du discours religieux », édité à Beyrouth en 1990. Abou Zayd est mis au pilori par plusieurs Imans de l'Université.

Al- Azhar est déclaré « apostat de la religion musulmane »pour avoir « qualifié de mythiques les descriptions coraniques du paradis et de l'enfer, et préconisé l'usage de la raison pour expliquer la lecture du Coran »

Révoqué, et même menacé de mort, Abou Zayd doit se réfugier aux Pays-Bas où il enseigne désormais à l'Université de Leyde « Je vénère le Coran comme un chef d'œuvre de la littérature mondiale que le musulman, mais aussi le chrétien et l'agnostique, devraient étudier car la culture arabe est réunie en lui, mais aucun clan aucune idéologie ne doivent se l9 approprier pour le réduire à un texte juridique de prescriptions (halal) ou d'interdits (haram) au détriment d'un approfondissement intérieur, tout personnel, du sentiment religieux ».

Quant au philosophe pakistanais Faziur Rahman, il fut, lui aussi, totalement engagé dans le mouvement rénovateur. Remarquable érudit et polyglotte, maniant une dizaine de langues, mais écrivant principalement en anglais, il préconisa une vision de l'Islam compatible avec la modernité, opérant une distinction entre la prescription légale et le principe moral tirés du Coran, tout en affirmant sa foi en un Dieu unique révélé et reconnaissant que Mohamed fut bien le récipiendaire de cette Révélation.

Persécuté, puis menacé de mort par le régime dictatorial du général président Ayyub Khan, (celui qui fit mettre à mort Ali Bhutto, le père de Benazir Bhutto, ancienne chef du gouvernement revenue récemment d'exil) Faziur Rahman dut se réfugier aux USA en 1968. où son enseignement, s'étendant sur une vingtaine d'années, a laissé une trace profonde en Amérique du Nord.

L'importance de l'œuvre du philosophe pakistanais pour développer et faire connaître les études islamiques est attestée par le nombre de ses élèves restés fidèles à son souvenir.

Il faut évoquer l'école tunisienne dont l'ardeur réformatrice a été représentée par Mohamed Taibi, ancien doyen de l'université de Tunis, dans son « Plaidoyer pour un islam moderne ».

Il veut être « un musulman de conviction, par le libre jeu de la réflexion critique, du doute, de la mise en interrogation, car il n 'y a pas de conviction sans interrogation. » (Entretien avec Le Nouvel Observateur juillet 2002)

Si le Coran est authentique pour Mohamed Taibi, il n'en va pas de même pour la Sunna, la tradition qui renferme les hadiths si importants dans la pratique orthodoxe de l'Islam. « Si Dieu parle et s 'il veut que sa parole s 'adresse à l'Humanité, la dictée est divine mais l'expression est humaine. »

Même procès contre l'orthodoxie chez son disciple Abdelmajid Charfi, très engagé dans les échanges intellectuels avec l'Occident, qui se montre le penseur musulman contemporain le plus soucieux d'un dialogue entre chrétiens et musulmans. :
II rejette tout formalisme religieux dans une aspiration une vie spirituelle et morale supérieure, en accord, en cela, avec le philosophe marocain Abdou Filali Ansary, pour l'émergence d'une « « nouvelle conscience islamique. »
On ne peut clore ce chapitre sans évoquer le cas de Mohamed Arkoun, français né en Kabylie : en 1928, devenu professeur émérite à la Sorbonne, notoirement connu dans les universités étrangères comme historien de la pensée islamique, celui-ci remet en cause le notion d'orthodoxie religieuse.

« Comment une vérité religieuse permet-elle de justifier que l'on se sacrifie, que l'on tue d'autres hommes ?» Mais la violence n'est pas consubstantielle à l'Islam?

Dans toutes les sociétés primitives il y eut des rites sacrificiels, et au XVIe siècle, l'Europe connut l'horreur des guerres de religions.

Faisant référence au philosophe René Girard qui a mis un lumière les relations de la violence et du sacré, Mohamed Arkoun, prêche, lui aussi, la tolérance et met en garde contre la notion de « vraie religion » : cette vérité proclamée peut engendrer la violence de la part de ceux qui la pratiquent comme de ceux qui la contestent et qui se sentent exclus.

Notons que le philosophe français d'origine kabhile condanne au passage en termes sévères l'ideologie totalitaire de la révolution algérienne , pareillement intolérante , à l'origine de tant de misere et tant de victimes.
En conclusion, nous dirons que l'unité de pensée de ces s'organise ainsi autour de deux grands tèmes:
_Nécessité de l'ouverture d'un dialoque entre l'Islam et le monde moderne.
_Recherche d'une spiritualité plus authentiquement vécue.
Il convient de souligner, de nouveau, que ces rénovateurs sont des croyants convaincus, amis de la tolérance et opposés à tout fanatisme, dont les enseignements ne méritent pas l'anathème dont ils sont souvent victimes de la part des fondamentalistes... et pas davantage la méconnaissance dont ils sont généralement l'objet dans l'opinion occidentale, surtout dans l'opinion publique française.

Pour eux l'étude scientifique du Coran ne vient pas annuler la démarche religieuse, elle vient la compléter, l'éclairer, lui donner une assise intellectuelle. D'une façon générale, pour eux une religion fait partie de la culture d'un peuple, dont elle a, aussi, fécondé le patrimoine, inspiré les arts, le droit, les coutumes, la vie personnelle et collective . Il faut comprendre les religions si nous voulons comprendre les sociétés humaines, si nous voulons nous comprendre.

Quel impact ce courant rénovateur peut-il avoir sur l'opinion des masses musulmanes et spécialement sur les jeunes générations et dans quelle mesure pourra-t-il conjurer l'orientation vers la violence de la tendance islamique fondamentaliste ?

Il semble que la réponse soit, aussi, fonction du degré de développement économique de ces sociétés musulmanes, permettant l'accès à un minimum de niveau de vie, et de l'avancée du processus de démocratisation, qui seuls permettront un dialogue pacifique et plus général entre raison et religion révélée. Ce sera l'objet d'un prochain article.

Pierre CATTIN
crédit: La lettre de VERITAS N°118