Troisième rapport du jeune Qahir Ezzalam à son oncle, le second vizir du Royaume du Qoranistan
.
Ô mon oncle, frère cadet de feu mon père, qu’Allah vous bénisse, ce
qu’il ne manque pas de faire chaque jour.
Enfin le blocus est levé ; enfin la mosquée est libérée ; enfin les
portes sont ouvertes ; enfin les salles de prière sont rendues à la
prière et les salles de cours à l’enseignement. Il y a quatre lunes
de cela, le grand imam de la mosquée organisa un scrutin. Il souhaitait
que les fidèles exprimassent leur désapprobation pour que le blocus
fût déclaré illégal. Ce jour-là, il y avait foule sur le campus. Chacun,
à l’appel de son nom, déclina son identité, signa un registre et glissa
dans une urne transparente une enveloppe contenant un bulletin «oui
à la continuation du blocus» ou un bulletin «non au blocus». À la
fin de la journée, devant les électeurs assemblés, les sages comptèrent
les votes : 401 oui et 8693 non, vingt fois plus de non que de oui.
Ce qu’exigeaient les fidèles, c’est que la mosquée fût libérée.
C’est alors que le grand satrape, qui s’était prudemment tenu à l’écart,
se plaça entre les scrutateurs et les électeurs, son habituel porte-voix
à la main. Il n’était pas venu seul. La satrapie et la talibanie l’entouraient.
Il hurla : «la fatwa de la moukère est un sacrilège ; ce n’est qu’un
début, le blocus continue». Ses 401 sectateurs entonnèrent en chœur
«la tyrannie ne passera pas». Le grand imam eut beau représenter qu’il
pouvait demander aux autorités l’usage de la force pour libérer la
mosquée, rien n’y fit. «Ta police, tu peux la mettre où je pense»,
ricana le grand satrape.
Au Qoranistan, cette insulte publique aurait été punie de deux cents
coups de fouet. Le Monomotapa n’étant pas un Etat policier, il ne
se serait rien passé, si le chef de la police n’avait pas appris l’incident.
L’enquête qu’il ordonna montra que le grand satrape était ressortissant,
non pas du Monomotapa, mais du Fachicistan, bien qu’il ne fût pas
blond, et qu’étant étranger, il était aisé de le ramener au bercail.
Quand mon ami, le doctorant algérien, m’eut appris cela, je compris
pourquoi le grand satrape soutenait les migrants qui, l’autre soir,
au Grand Stade, chantaient «Fachicistan über alles» et criaient «mort
au Monomopata», en incendiant les livres, les écoles, les bus et les
passagers qui n’avaient pas pu en descendre à temps. Pour le grand
satrape, le Fachicistan est un grand pays, parce que c’est son pays,
et ses habitants sont d’une race supérieure, parce que ce sont ses
compatriotes. «Seul le métissage amende les races inférieures» : c’est
à quoi se résument les leçons qu’il dispense aux talibans.
Le fait est que le grand satrape fut convoqué au poste. Là, le chef
de la police, qui est un homme habile, lui proposa le marché suivant
: «ou bien le blocus est levé ; ou bien, tu te retrouves dans l’avion
du Fachicistan». Le grand satrape pesa le pour et le contre. Dans
son pays, il verrait ses émoluments divisés par vingt ; il aurait
à payer un loyer ; il ne toucherait pas d’allocation pour ses épouses
et leurs enfants ; il n’aurait pas de médicaments gratuits ; il ne
bénéficierait pas de bons de transport, etc. Finie la belle vie. Le
Fachicistan est un grand pays, à condition de ne pas y vivre. La pesée
parla d’elle-même : elle avait horreur du contre. Le jour même, une
AG fut convoquée. Pour compter les mains levées, le grand satrape
renonça à la base 10 (une main levée valant dix voix, sous le prétexte
que chacun avait deux mains et dix doigts) pour revenir sagement à
la base 1 : une main, une voix. Il n’y eut que 117 mains levées. La
démocratie avait tranché. Le blocus était levé.
Comme elle est belle notre mosquée, depuis que les fidèles sont autorisés
de nouveau à y moduler les versets sacrés et les cheikhs à y dispenser
leur savoir ! Le cours d’anthropologie a repris. Le vieux cheikh Baba
Yaga a consacré la première leçon post-blocus à un grand savant qui
fut le spécialiste au début du siècle dernier de l’âme primitive.
Les primitifs tiennent les noms pour des choses et les noms propres
aux personnes pour les personnes elles-mêmes. Aussi ne prononcent-ils
pas le nom d’un ennemi de peur que cet ennemi n’entre en eux sans
effraction. De même, ils ne disent jamais le nom d’un défunt : ce
serait risquer d’attirer sur eux l’attention de la Mort. Baba Yaga,
qui est malicieux, en a conclu que les satrapes sont à l’image de
ces primitifs : si la fatwa Pécresse avait été édictée par Jospin,
l’ancien premier vizir du Monomotapa, personne n’aurait moufté mot.
Si Pécresse avait troqué son nom contre Maliki, la mosquée n’aurait
pas été occupée par la talibanerie. La justesse de l’assimilation
des satrapes et des talibans aux primitifs m’a ébloui. Mon ami, le
doctorant algérien, aussi.
Devant la mosquée, des talibans distribuaient des tracts, dans lesquels
ils annonçaient que le blocus n’était qu’un début et que le combat
continuait. «Une guerre a lieu, qui oppose les néo-monarques du capitalisme
à son stade impérial ainsi que ses valets à une frange dissidente
de la population talibane». Mon ami, le doctorant algérien, ayant
lu le tract, apostropha les talibans en ces termes : «vous avez raison,
le capitalisme à son stade impérial fait la guerre aux peuples ; mais
pas ici au Monomotapa, encore moins dans notre mosquée ; si vous voulez
le combattre, allez dans mon pays, en Algérie ; ou allez en Arabie
ou allez en Chine ; faites la guerre aux capitalistes algériens, saoudiens,
chinois, qui ont fait main basse sur ces pays. Nous vous soutiendrons,
mais de loin». Je me demande si ce doctorant algérien n’a pas raison.
Qu’en pensez-vous, mon oncle, vous qu’Allah éclaire et protège ?
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