Etonnant retour des choses....

 

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L'esclavage, la traite négrière ne concernaient Jusqu'alors que l'Occident et ses repentances. On avait négligé, sciemment ou pas, l'esclavage en terre d'Islam. C'est aujourd'hui un phénomène de librairie.

Non pour disculper les activités européennes, mais pour explorer un champ historique sous-estimé. Il y a quinze ans, le grand islamologue Bernard Lewis notait « quen terre d'islam, l'esclavage reste un sujet à la fois obscur et hypersensible ». Des pionniers l'avaientLe marché aux esclaves (toile de Giulio CarDini). Le coran définit avec précision le statut juridique et social de l'esclave.

défriché : Jacques Heers, dans les Négriers en terres d'islam, Olivier Pétré-Grenouilleau avec Traites négrières, qui envisageait pour la première fois le phénomène dans sa globalité, Robert C. Davies, avec Esclaves chrétiens, Maîtres musulmans, qui étudiait le trafic d'esclaves blancs en Méditerranée : 1,25 millions d'Européens de l'Ouest asservis du Maroc à la Libye de 1530 à 1780 ! La nouveauté vient désormais des auteurs et de l'articulation entre religion et esclavage.

Les auteurs ? Ils sont marocains comme Mohamed Ennaji, professeur à l'université Mohamed-V de Rabat, d'origine sénégalaise comme Tidiane N'Diaye, anthropologue et cadre à l'Insee, ou né à Skikda comme Malek Chebel anthropolo- gue franco-algérien. L'articulation entre religion et esclavage ? C'est ce qu'examinent Guillaume Hervieux et Malek Chebel. Cette articulation constitue un fait nouveau. Avant le christianisme et l'islam, la séparation entre le maître et l'esclave se fonde sur un critère juridique : le premier est libre, le second (quelle que soit son origine) est privé de liberté, d'identité, de famille, de cité et appartient à un indi- vidu ou à une collectivité. Personne ne songe à supprimer l'esclavage, y compris les esclaves révoltés tel le fameux Spartacus. Mais que se passe-t-il si celui qui est réduit en esclavage est de la même religion que son maître ?

La Bible ne le condamne pas ; le judaïsme antique ne l'abolit pas à l'exception de certaines sectes, celle des thérapeutes, celle des esséniens, considérées comme des communautés exotiques, en marge de la société normale. Cependant, la Bible formule une distinction théorique entre l'esclave hébreu, qui ne peut être vendu à un peuple étranger, qui ne peut demeurer plus de six années esclave (sauf s'il le demande et dans ce cas on lui perce l'oreille) et que l'on ne peut ni séparer des siens ni brutaliser, et l'esclave non juif, provenant des peuples qui entourent Israël, esclave à vie, soumis à la loi mosaïque (il ne peut être tué ou estropié) et qui bénéficie du repos du septième jour.

Deux originalités dans le monde antique : l'esclave fugitif n'est pas livré à son maître, mais habite chez celui qui le recueille ; l'argent public, même destiné à la construction d'une synagogue, peut être utilisé pour racheter des captifs juifs. Des rachats qui s'intensifient aux Xe et XIe siècles à la suite de la piraterie mauresque en Méditerranée orientale. Au point de devenir un devoir religieux majeur au XIIe siècle. C'est que, parallèlement à l'esclavage qui existe à cette époque dans les pays européens chrétiens, malgré le Nouveau Testament où Paul abolit implicitement la séparation entre hommes libres et esclaves, une nouvelle forme d'esclavage à grande échelle est apparue, celle que pratiquent les pays convertis par les cava- liers de l'islam.

L'univers dans lequel le texte coranique est élaboré entre le VIIe et le Xe siècle est un monde où l'esclavage paraît un état normal, héritier direct des civilisations antiques : Mahomet lui-même a des esclaves. Que le Coran pérennise cet usage traditionnel ne peut surprendre. Comme cela exis- tait dans la tradition stoïcienne, puis chrétienne, il associe métaphoriquement l'esclavage à la situation de l'homme vis-à-vis de son Créateur ou à sa dépendance physique et morale aux plaisirs. Mais le Coran définit également dans 29 versets un statut juridique et social de l'esclave. Comme il s'inscrit dans l'ordre du monde tel que l'a voulu Dieu, cette distinction entre les êtres humains ne peut être ni condamnée, ni critiquée.

Un musulman libre ne peut être réduit en esclavage, aurait édicté le deuxième calife, Omar, sous son califat (634-644). Cela encourage très vite les musulmans à s'approvisionner en esclaves : la traite des esclaves noirs connaît son premier grand développement avec la conquête arabe de la Méditerranée. Dès le VIIe siècle, on signale une révolte des Zanjs, des esclaves noirs capturés sur les côtes de l'Afrique de l'Est qui travaillent dans de vastes domaines du sud de l'Irak. Au XVIe siècle, les corsaires barbaresques enlèvent plus de chrétiens en un seul raid sur les côtes de Sicile, des Baléares ou de Valence qu'il n'y avait d'Africains déportés chaque année dans la traite transatlantique, relativement peu importante il est vrai. Et jusqu'au XIXe siècle, l'esclavage reste l'une des bases essentielles du pouvoir de l'Empire ottoman : les esclaves du sultan forment l'armature de l'administration et de l'armée.

Si un esclave se trouve être musulman, il l'est soit parce qu'il s'est converti à l'islam, soit parce qu'il est né esclave. Avantage : l'esclave musulman est supérieur à l'esclave non musulman. Il peut en effet être associé à la prière collective et même la diriger, se marier à des musulmans de condition libre ou servile. De plus, il est interdit de le vendre à des non-musulmans. Dans tous les cas, le Coran recommande au maître de bien le traiter et de pourvoir à son entretien.

L'esclave ne possède aucun bien, sauf un pécule et son maître exerce une tutelle sur toutes ses activités. Sur le plan pénal, l'esclave est traité comme un individu de rang inférieur dont le témoignage n'a aucune valeur face à celui d'un homme libre. Et un musulman ne peut être condamné à mort s'il a tué un esclave. Autrement dit, le prix du sang n'est pas le même. Enfin, un enfant issu d'une esclave, concubine légale d'un musulman, naît libre. En théorie, ces dispositions sont relativement favorables à l'esclave, surtout si ce dernier est musulman. Mais jamais le Coran n'émet une condamnation de l'esclavage. Au contraire, des hadiths, lefikh (le droit musulman) et la charia (la loi de dieu) complètent et affinent ces dispositions.

Les conditions de vie de l'esclave sont des plus contrastées. Selon sa couleur, sa beauté, son âge, sa condition sociale, ses capacités, sa religion, l'époque, le pays et le lieu où il sert, son sort varie du tout au tout. Récupéré aux marges de l'Empire, il est vendu aux enchères. C'est entre les mains et sous le fouet des chasseurs et des marchands d'esclaves que ces pauvres gens souffraient le plus. Les femmes (les Circassiennes sont très appréciées pour leur beauté) et les enfants servent comme domestiques ou concubines dans les cours de Cordoue, de Constantinople ou de Bagdad. Les hommes deviennent soldats, artisans, galériens, fonctionnaires, chambellans ou sont parqués dans des bagnes abominables si leurs ravisseurs pensent qu'ils en obtiendront une rançon. Seule civilisation à avoir systématiquement prélevé des enfants pour en faire des mercenaires, les janissaires, l'Empire turc confie des armées et des provinces à des esclaves militaires, les mamelouks, qui restent néanmoins une exception.

La traite islamique aura duré treize siècles

Entre le VIIe siècle et les années 1920, plus de 21 millions de personnes auraient été victimes de la traite d'esclaves en pays d'islam. Les Turcs prélevèrent environ 4 millions d'esclaves en Europe, tandis que la seule Afrique noire se vit ponctionnée de près de 17 millions d'habitants, soit beaucoup plus que l'ensemble des traites atlantiques (11 millions). Si la traite commença au VIIe siècle dans sa partie orientale, elle connut son apogée au XIXe siècle, avec pour l'Afrique noire continentale des estimations comprises entre 4,5 et 6,2 millions de personnes. Cette importance prise par l'Afrique noire résulte en partie de la conquête par la Russie de la Crimée et du Caucase, qui ferme au monde musulman de vastes régions où depuis des siècles il se procurait des captifs.

S'ajoutent à cela l'amélioration des moyens de transport, la désertification du Sahara qui poussent les nomades à intervenir dans les affaires des paysans noirs, la demande des Indes et l'essor du coton en Egypte. Ce qui est remarquable, malgré les différences régionales, c'est la régularité des prélèvements.
En outre, alors qu'au Brésil, aux États-Unis ou dans les Antilles, vivent des descendants d'esclaves, dans les pays musulmans, ces descendants sont rares, en particulier pour ceux dont les ancêtres avaient la peau noire, remarque Tidiane N'Diaye. Castrés, eunuques, ils ne pouvaient procréer. Un génocide, donc.

Mais, et c'est ce que montre Mohamed Ennaji, l'esclavage n'est pas que l'héritier d'un monde antérieur. Il imprègne toute la mentalité de l'État musulman, la conception d'un pouvoir présenté comme une image de la relation entre le maître et l'esclave. « L'histoire du monde arabe, écrit-il, est prisonnière du discours religieux et de ses représentations. »
Est-ce la raison fondamentale qui expliquerait la lenteur de l'émancipation ?
Amorcée en 1846 avec la Tunisie, elle s'achève en 1981 lorsque la Mauritanie promulgue l'abolition officielle de l'esclavage : un siècle et demi plus tard !

Et Malek Chebel affirme que trois millions d'esclaves vivraient encore en terre islamique...

À lire

L'Esclavage en terre d'Islam, de Malek Chebel, Fayard, 506 pages, 24 €.
Le Sujet et le Mamelouk, esclavage, pouvoir et religion dans le monde arabe, de Mohamed Ennaji,
Mille et Une nuits, 368 pages, 16 €.
Le Génocide voilé, de Tidiane N'Diaye, Gallimard, 254 pages, 21,50 €.
La Bible, le Coran et l'Esclavage, de Guillaume Hervieux, Éditions de l'Armançon, 334 pages, 25 €.

Crédit :Valeurs Actuelles du 21 mars 2008
mise en page le 29 mars 2008