Vivre à Grenade,
sous les émirs ...

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Chateaubriand, avec Les Aventures du dernier Abencerage (1826), Washington Irving, avec ses Contes de l'Alhambra (1832), sont, entre autres, à l'origine de l'andalousomanie romantique, resurgie en force à notre époque, notamment en Espagne (voir notre chronique de LaNRH, en janvier-février 2008, n° 34).
Ce phénomène, à présent l'une des manifestations de l'« islamiquement correct», triomphant en Europe, se fonde en grande partie sur l'éclat posthume du dernier Etat mahométan d'Espagne, l'Émirat grenadin; ses trente monarques de la famille nasride (« les vainqueurs »), de Mohamed Ier (1232-1273) à Mohamed XII dit Bôabdil (1482-1492), laissèrent derrière eux une image en effet assez captivante, où se mêlent bravoure, poésie, prospérité, érotisme, grandeur, et pour finir, tragédie et exil - le tout symbolisé par \'Alhambra, le « palais rouge » de Grenade.

Grâce aux travaux minutieux - et non idéologiques - d'Évariste Lévi-Provençal, jadis, ou de Rachel Arié, naguère, entre autres chercheurs, il est possible, au-delà des engouements littéraires (ou politiques), de se rendre compte sur pièces de ce que fut réellement l'existence de cet« État-modèle », ultime fruit de la colonisation arabo-berbère d'une partie de l'Ibérie (711-1492).
Cet Émirat musulman héréditaire s'étendait en tout, de part et d'autre de sa capitale, Gharnata (Grenade), sur quelque cinq cents kilomètres de long, au bord de la Méditerranée, et avait environ cent cinquante kilomètres de large.
À elle seule, sa cité principale passe pour avoir abrité 200000 habitants vers 1300 et encore 50000 sur son déclin au XVe siècle, les campagnes devant être aussi bien peuplées à ces époques, quand on voit les maints aspects du négoce d'alors avec l'Europe chrétienne ou l'Afrique du Nord islamique: céréales, huile d'olive, produits de la vigne, amandes, figues sèches, safran, miel, anchois, bêtes de somme, or, fer, marbre, soie, brocart, lames, etc., qui donnèrent richesse et réputation à cette principauté.
Des princes industrieux et (ou) épicuriens favorisèrent tant le commerce toutcourt que le commerce de l'esprit.

Le traité de 1246 qui fit de l'Émirat une sorte de vassal diplomatique de la Castille laissa naturellement subsister toutes les caractéristiques internes découlant de la charia, la loi issue du Coran et de la Sunna (les traditions de Mahomet), avec bien entendu la dhimmitude, statut d'infériorité « protégée» des chrétiens, appliqué aussi aux Israélites, et se matérialisant en particulier par le paiement de la jizya, impôt spécial « humiliant»; par l'interdiction de porter les armes et de monter à cheval; et par l'exclusion, sauf exception, de la vie politique. Afin de complaire aux gardes chrétiens de l'émir, leurs aumôniers pouvaient sonner les cloches le Jeudi saint, alors qu'en général ces sonneries sont prohibées ou rigoureusement réglementées en terre d'Islam, y compris de nos jours. De même, dans la Grenade nasride, comme aujourd'hui dans la majorité des nations du Croissant, les mariages mixtes sont interdits, sauf bien sûr dans le cas de mâles musulmans désireux d'épouser des chrétiennes; la capture et la servitude des non-mahométans furent pratiquées à Grenade jusqu'à sa reconquista en 1492.

Gharnata fut donc une puissance islamique comme les autres où, derrière l'art de vivre brillant de l'élite au pouvoir, la dhimmitude des «Gens du Livre» (chrétiens et juifs) était en vigueur comme dans le reste de l'Islam.
Les Rois catholiques n'en traitèrent pas moins d'égal à égal avec leur collègue Bôabdil, le laissant partir avec ses biens transportables et plus de cinq mille de ses sujets, à destination de l'« Empire de Fez», où le souverain déchu mourut en 1527.

La nostalgie de l'Andalousie arabo-berbère n'a jamais cessé, jusqu'à nos jours, d'être entretenue par les musulmans, de Tétouan à Tunis via Tanger ou Tlemcen. Après cinq siècles...
Pour autant les pieds-noirs, ces Andalous à l'envers, ou leurs enfants qui, après seulement un demi-siècle, font mine chez nous de regretter leur « pays perdu » d'outre-Méditerranée, sont regardés de travers, voire ostracisés...

Lire: L'Espagne musulmane au temps des Nasrides( 1232-1492), de Rachel Arié, Éd. de Boccard, 1990,650 p.; ElAndalus, anthologie de textes arabes traduits, choisis par B. Foulon et E. Tixier du Mesnil. 2009,480 p.

De Péroncel-Hugoz
crédit: La nouvelle Revue d'Histoire N° 45 11/12 2009